La Voce di Orfeo | Gli amori di Francesco Rasi

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Le concept


 Amor caro, amor dolce, amor felice,
Tal ch’io non spero più, né più mi lice.
Passò monti e procelle,
Passò il cielo e le stelle…
Del piacer questo è il regno!
Ah mia fortuna non se l’abbia a sdegno!
Questo, questo m’accora,
Ch’altri cadèo dal Paradiso ancora!

Torquato Tasso
 Un voyage de la cour de Vincenzo Gonzaga à la ville thermale de Spa, dans la Belgique d’aujourd’hui. Parmis les membres de la cour se trouvent Claudio Monteverdi, habile joueur de « viola alla bastarda », et le célèbre tenor Francesco Rasi, auquel Monteverdi confiera le rol d’Orphee dans son opéra du même nom. À Bruxelles ils s’exhibèrent devant l’archiduc Albert et son épouse, l’infanta Isabel, fille du roi Felipe II d’Espagne.

Francesco Rasi, la voix d’Orphée entre ombre et lumière

« Je ne saurais rien dire de plus de cette Arcadie sinon que c’est un endroit délicieux, parce que les Dames y apparaissent comme à l’improviste, gracieusement vêtues à la manière de Nymphes, et nous autres, charmants bergers, nous suivons leurs pas ».

Cette description enchantée de la ville thermale de Spa est due à la plume d’un des plus fascinants musiciens que le premier Baroque italien ait produit, et nous dévoile une des nombreuses facettes de sa personnalité hors du commun. Francesco Rasi (1574-1621), poète, compositeur et chanteur, connaissait déjà Spa pour y avoir accompagné une première fois en 1599 le duc de Mantoue. Mais lorsqu’il écrit ces lignes en 1608, cela fait bientôt dix ans qu’il participe activement aux productions des premiers opéras, ayant chanté les rôles majeurs des œuvres florentines et mantouanes de Peri, Caccini, Monteverdi et Gagliano. À force d’incarner Aminte, Orphée ou Apollon, Rasi s’était complètement imprégné de l’univers pastoral desfavole in musica, au point de lui faire prendre les courtisans de Vincenzo Gonzaga pour des nymphes et des bergers sortis tout droit d’un livret de Striggio ou de Rinuccini.
Le complexe profil psychologique du plus grand chanteur de son époque ne se réduit cependant pas à la vie rêvée et naïve d’une utopie arcadienne de théâtre. Rasi représente en effet le cas — fréquent à l’époque ­— du musicien d’ascendance noble au caractère perturbé et inquiet, conséquence d’une véritable schizophrénie existentielle : à l’instar d’un Fabrizio Dentice ou d’un Giulio Cesare Brancaccio, Rasi était tiraillé entre d’un côté ses prodigieux dons musicaux, qui en faisaient un personnage reconnu de la cour et apprécié du prince, et de l’autre la volonté d’affirmer son statut aristocratique, incompatible avec l’exercice de son art au même titre qu’un musicien de profession lié au prince par une relation de dépendance servile. Cette relation ambiguë à la pratique de la musique, qui transparaît dans certaines de ses lettres, a sûrement joué un rôle dans la construction de sa personnalité. Elle explique aussi sa frénétique envie de voyager, qui lui permettait de se différencier des musiciens ordinaires dont les déplacements se limitaient à ceux de la cour qui les employait. Rasi a ainsi passé sa vie à voyager, sillonnant non seulement l’Italie du nord au sud, mais parcourant l’Europe avec le même appétit : deux expéditions en Flandres à la suite du duc de Mantoue, on l’a vu, mais aussi Vienne (où il se casse la jambe en tombant d’un carosse), la Pologne, ou encore Prague, avec l’insatisfaction de celui en perpétuelle recherche d’une reconnaissance qui ne soit pas uniquement due à l’admiration que chacun éprouvait pour ses talents de musicien.
Pour toutes ces raisons, sa carrière extrêmement dense ne peut être ici qu’esquissée à grands traits. Né à Arezzo, Rasi fut toute sa vie lié à la cour des Médicis à Florence. Élève de Giulio Caccini, il apparaît sur les comptes de la cour dès sa quatorzième année, et s’impose assez vite comme un chanteur exceptionnel doublé d’un virtuose du luth et du chitarrone, instrument avec lequel il s’accompagne la plupart du temps. Commence alors pour lui une période au cours de laquelle les princes et cardinaux italiens font tout ce qu’ils peuvent pour s’attacher ses services, au premier rang desquels Carlo Gesualdo, qui réussit à convaincre Ferdinand de Médicis de lui laisser son musicien quelques mois au cours de l’année 1594. Le voyage pour la Pologne se situe un an plus tard, en compagnie de Luca Marenzio, autre madrigaliste émérite. Ces diverses pérégrinations s’achèvent provisoirement en 1598, lorsqu’il qu’il s’établit à Mantoue au service des Gonzague.
Sans nul doute, sa rencontre avec Claudio Monteverdi a dû représenter une étape cruciale de sa vie de musicien. Après leur premier voyage à Spa l’année suivante, Rasi retourne à Florence pour participer aux festivités du mariage de Marie de Médicis et d’Henri IV, au cours desquelles il participe à Euridice de Jacopo Peri et auRapimento di Cefalo de Caccini. Que Monteverdi ait assisté ou non à ces représentations importe peu, car Rasi a pu lui communiquer son expérience lorsqu’il s’est agi de produire Orfeo au palais ducal de Mantoue en 1607. Protagoniste principal de l’opéra de Monteverdi, il récidive l’année d’après dans Arianna et dans laDafne de Marco da Gagliano, avant de partir pour son deuxième périple flamand.
C’est alors qu’arrivé au sommet de sa carrière artistique, son tempérament instable va l’entraîner quelques mois plus tard dans l’horreur. À la différence de son ancien patron Gesualdo, meurtrier à la suite d’une trahison amoureuse, Rasi s’est rendu coupable d’un véritable assassinat, un acte sordide et crapuleux : étrangler sa belle-mère et poignarder son intendant avec la complicité de la jeune femme de ce dernier pour une poignée d’écus, six bagues en or et cinq cuillères et fourchettes en argent, cela nous transporte bien loin des amours arcadiennes et bucoliques que Rasi chantait depuis tant d’années, et que le présent enregistrement souhaite évoquer.
Le programme conçu par La Chimera propose en effet  un parcours articulé en trois temps, chacun d’entre eux représentant un état amoureux que Francesco Rasi expérimentait régulièrement à travers les œuvres qu’il chantait et qu’il composait. La première section, centrée autour du désir, met en valeur les deux pôles chronologiques du répertoire, à travers les figures de Benedetto Ferrari et Giulio Caccini : si celui-ci, professeur de Rasi à Florence, est l’un des premiers à avoir composé pour voix seule et basse continue, Ferrari appartient à une génération pour laquelle le style monodique constituait le véhicule naturel de l’expression musicale. La section centrale évoque la figure d’Orphée, et s’organise selon un parcours qui retrace l’histoire du chanteur mythique. Il faut relever ici, à côté des œuvres de Monteverdi et Gagliano que Rasi fréquentait quotidiennement, le remarquable air de Sigismondo d’India mettant en musique la perte définitive de la bien aimée. D’India, sûrement le plus grand compositeur de monodies de son temps avec Monteverdi, avait fait plusieurs séjours à la cour de Florence et à Mantoue au cours de la première décennie du XVIIe siècle.

Enfin, la dernière partie du disque est consacrée à l’impossibilité amoureuse et aux souffrances qu’elle provoque, thème cher s’il en fut aux poètes de la Renaissance et du Baroque. Des différentes œuvres présentées ici, la plus surprenante est sans nul doute la dernière. La lecture musicale particulièrement légère qu’Antonio Brunelli propose de la célèbre plainte du poète florentin Rinuccini s’éloigne autant qu’il est possible du chef-d’œuvre bien connu de Monteverdi, bâti sur le même texte. Peut-être doit-on y voir l’insouciance avec laquelle Rasi, condamné dans sa patrie à la peine de mort par pendaison et écartèlement, a continué de chanter pendant plus de dix ans dans les cours d’Italie et d’Europe sans être inquiété, protégé qu’il était par ses magnifiques talents vocaux et instrumentaux.

Philippe Canguilhem


prix


EN ÉCOUTE :

Rosa del ciel (extrait du CD « La Voce di Orfeo »)